LIEN ARTICLE. Le hadith aux abois, par Hocine Kerzazi

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Les non musulmans qui se penchent sur l’Islam, son histoire, ses textes, ses imaginaires, ses courants… découvrent à un moment donné l’existence des hadiths : des milliers et milliers de « Dires et actes » du prophète Muhammad écrits après son décès. Certains auteurs ou hadiths sont « certifiés véridiques », d’autres non.
L’article ci-dessous, de Hocine Kerzazi, permet d’avoir une idée des questionnements et recherches historiques qui existent sur ces recueils.


Le lien avec l’article complet est ici : https://oumma.com/le-hadith-aux-abois/

Le hadith aux abois

par Hocine Kerzazi
29 août 2018, 9 h 39 min

Dans une précédente synthèse [1], à partir d’une focale historico-critique et affranchis du carcan doctrinal de la tradition musulmane, nous nous entretenions des premiers temps de l’islam en tant que phénomène apparu dans l’histoire réelle de l’humanité. On y rendait compte, sur la base de données académiques solidement établies, que le véritable contexte d’apparition de cette religion était bien étranger à ce qu’en rapporte la Tradition musulmane elle-même. La moindre des conclusions – bâties sous l’autorité des études islamologiques les plus reconnues – est qu’elle est la somme de transformations caractérisées. Dans le propos qui nous occupe ici, et sans disserter des diverses stratégies par lesquelles les califes musulmans ont façonné leur histoire à travers les siècles, nous tournerons notre regard sur le hadith en ce qu’il est un marqueur emblématique de cette surréalité historiographique musulmane. Le canevas textuel auquel il a donné naissance [2] constitue le principal pilier de l’édifice coranique. Il en est une pierre angulaire au croisement de l’exégèse du texte sacré et de l’édification d’une identité historique de l’islam. Problème : les investigations historico-critiques ne laissent plus guère de doute sur l’authenticité de ces récits prophétiques, même si peu de musulmans ont encore sacrifié à cette conviction.  

A mesure que s’organisait l’empire musulman naissant, le facteur nouveau qui demandait instamment à être amendé fut celui d’un habillage mythique de la genèse de l’islam. Quoi de plus efficace, pour atteindre une justification a posteriori, dans un contexte de concurrence redoutable avec le christianisme, que de jeter l’argument du silence historique sur une tradition orale qui n’a existé que de façon informelle – la tradition « légale » ayant largement prévalu [3] – et de travailler sur l’espace des origines ainsi que sur le miracle que sa figure fondatrice prétendument illettrée a laissé dans l’imaginaire [4]. En termes de stratégie opératoire, cette réécriture du passé se caractérise par une concentration de contrastes miraculeux qui resserrent leurs entrelacs autour d’une origine de l’islam mythifiée. Ces recueils d’actes et paroles attribués au Prophète sont indéniablement la colonne vertébrale du Coran, la clé de voûte qui a permis aux exégètes du Xème siècle d’introduire une chronologie circonstanciée de la révélation [5] et de formaliser le dogme de « l’abrogeant/abrogé » [6] fixé à la même époque et censé lever des contradictions internes du discours coranique. Le hadith a donc visé à surmonter cet écueil en répondant, par exemple, à la nécessité impérieuse de mettre en cohérence appels à la tolérance et injonctions violentes. On mesure l’enjeu soulevé par les lectures historico-critiques qui vont suivre et qui dépassent largement le strict cadre académique.

Le contrôle impérial

C’est dans un contexte de règne califal absolu que survient l’irruption soudaine et massive de la littérature du hadith, en réponse aux besoins politico-religieux d’un immense empire étendu du Maroc à l’Inde. L’éloignement du milieu originel des faits [7], l’absence de tradition orale, et la nature consonantique du texte coranique [8] conduiront à une volatilisation progressive de la signification originelle du discours coranique. Par un effet de vases communicants, va alors proliférer une véritable industrie du hadith destinée à son exégèse, dans un volume sans cesse croissant de détails et de précisions biographiques [9]. Les califes contrôleront [10] ainsi de façon rémunérée [11] la production d’un discours officiel sur les origines de l’islam dès la première moitié du IXème siècle et commanderont à leurs scribes officiels de dresser sa généalogie et tous les épisodes-clés de sa vie. Ce n’est qu’à cette époque que la biographie (sīra) du Prophète est rédigée pour la première fois tandis qu’un siècle plus tard sont écrits le discours des origines, les premières exégèses coraniques (tafāsīr), les premières histoires de conquêtes islamiques (maġāzī) et un nombre incalculable de hadiths forgés à la demande des califes dans le but de légitimer leur autorité et d’expliquer le Coran en forçant son interprétation [12]. Ce n’est qu’au Xème siècle qu’advient la fixation définitive d’un récit musulman présenté comme « historique » sur les premiers temps de l’islam. Des réminiscences de cette emprise califale ont été exhumées et attestent d’intérêts politico-religieux évidents dont témoigne le récit suivant :

« J’ai entendu Ali bin Al-Madini dire :
Je suis rentré chez l’Emir des Croyants {calife} et il m’a dit :
– Est-ce que tu connais un hadith avec une bonne chaine de narration au sujet de quelqu’un qui insulte le prophète et qui est tué ?
J’ai dit : oui, et je lui ai cité le hadith d’Abd al-Razak, d’après Maamar, d’après Simak bin al-Fazhl, d’après Ourwa bin Mohammed d’après un homme de {la tribu de} Bilqayn qui avait dit : “un homme insultait le prophète. Le prophète a donc dit : qui me règle le compte de mon ennemi ? Khalid ibn al-Walid a répondu : moi. Le prophète l’a donc envoyé à l’homme pour le tuer”.
L’Emir des Croyants répondit : ceci n’est pas une chaine de narration. Il est raconté d’après un homme. Je lui ai dit : Ô Emir des Croyants, cet homme est bien connu et il est venu prêter allégeance au Prophète. Il est célèbre et bien connu.
Il continua : il a donc ordonné qu’on me donne mille dinars ». [13]

On le voit : prétendant rendre compte d’expériences biographiques, ces hadiths ne sont pas de simples anecdotes mais répondent, dans une logique d’administration de l’empire [14], à des fonctions précises, notamment celle d’asseoir une autorité califale extrêmement menacée dans les temps troubles, sanglants de guerres civiles à répétition [15] et d’incessantes luttes intestines qui ont marqué les premiers temps de l’islam [16].

Une tradition écrite

Il est indéniable que des hadiths circulaient dès le VIIIème siècle [17] même si tous les recueils supposés être antérieurs au IXème siècle ne nous sont connus que par des recensions bien plus tardives sous forme de récits informels [18], de traditions « légales » formalisées par l’attribution d’une chaîne de garants (isnād) et de contenus en phase avec les attentes du pouvoir [19].

La question qui fuse à l’esprit est donc de se demander pourquoi si peu de récits écrits du Muwaṭṭa [20] de l’imam Mālik (m. 795) ou du Ṣaḥīfa [21] d’Ibn Munabbih (m. 738) ont été retenus par Buḫārī (m. 870) et Muslim (m. 875) quand on connaît le contexte de mainmise califale totale qui s’exerçait alors sur ses opposants ? Ibn Mālik a été écroué et torturé pour, précisément, s’être opposé au calife. Celui-ci a-t-il interféré dans son entreprise de collecte ? Des opérations de sélection, de réécriture ont-elles été imposées [22] ?

Face au déficit troublant de témoignages matériels musulmans attestant des origines historiques de l’islam [23], l’argumentaire apologétique islamique a longtemps consisté à prétendre que les hadiths – comme le Coran – se seraient transmis oralement à l’identique depuis le vivant de Muḥammad jusqu’à l’édition des premiers recueils aux IXème et Xème siècles. La mémoire collective comptant des milliers de mémorisateurs chargés de transmettre les récitatifs oraux appris par cœur pendant les premiers siècles aurait protégé les textes de possibles risques d’altération.

Cependant, une telle réalité devrait témoigner, à tout le moins, de procédés de mémorisation très structurés et hérités de l’anthropologie bédouine profonde qui se serait exprimée dans la poésie arabe antéislamique. Or il n’en est rien et l’absence historique de marques propres à l’oralité objecte un argument imparable à l’hypothèse d’une tradition orale. La singularité de leur structure textuelle interne s’oppose en effet à ce que l’on connaît des civilisations d’oralité [24]. En supposant par des hypothèses improbables que les Arabes fassent exception dans l’histoire des civilisations humaines, et au regard de la difficulté de mémorisation du texte, comment expliquer qu’une entreprise de transmission orale aussi massive ait fait l’économie de procédés formels aussi connus que la rime, l’allitération, la symétrie syntaxique, la métrique et autres colliers de récitation ? [25]

Par ailleurs, on se demandera pourquoi, selon ce que la Tradition rapporte, les premiers califes n’ont-ils pas jugé utile de consigner par écrit le hadith ainsi qu’ils l’avaient fait avec le Coran lui-même ? Ces récits prophétiques n’étaient-il pas aussi précieux que le texte sacré ? La disparition progressive des compagnons ne constituait-elle pas une nécessité impérieuse au même titre que ce qui a poussé, toujours selon la Tradition, à mettre par écrit le Coran face au risque de les voir disparaître ? [26]

Des chaînes de transmission suspectes

Une autre interrogation de pur bon sens n’a pas échappé aux historiens. Elle se porte sur la nature purement déclarative des hadiths et le caractère parfois insensé de certains récits. Le discours musulman a été obligé d’en défendre la légitimité et c’est ainsi que la chaîne de transmetteurs (isnād) a joué un rôle de première importance. Cette entreprise de légitimation par attribution de chaînes de « garants » n’était pas nouvelle jadis et n’est pas sans rappeler le registre d’écriture célèbre des isrā’īliyyāt, « des collections de récits d’inspiration légendaire, dans lesquels se mêlent des éléments empruntés à l’Ancien et au Nouveau Testament, aux midrash-s de la Torah, à divers pseudépigraphes, et aux traditions orales arabes et proche-orientales, en fournissant pour chaque récit une “chaîne de garants” (isnād) ». [27]

C’est donc près de trois siècles après la mort du Prophète que les « grands compilateurs » de hadiths auraient œuvré à partir de cette chaîne de transmission « orale » bien qu’elle-même soit aussi de nature purement déclarative. Parmi les recueils considérés comme sérieux par le discours musulman figurent évidemment ceux de Buḫārī et Muslim qui comptent à eux deux près de 7 000 hadiths différents, soit un récit par journée vécue par le Prophète. D’autres compilateurs viennent compléter ce premier « noyau » de hadiths : le Sunan al-Suġra d’al-Nasā’ī (m. 915) ainsi que ceux d’Abū Dāwūd (m. 888), d’al-Tirmiḏī (m. 892) et d’Ibn Māǧa (m. 886), le Sunan d’al-Daraqutnī (m. 995), le Sunan al-Kubrā d’al-Bayhaqī (m. 1066), etc[28]. En comptabilisant la somme des hadiths parvenus à ce jour, on atteint un nombre dépassant le million et demi de récits [29].

Le nombre invraisemblable de hadiths classées apocryphes par les traditionnistes musulmans nourrit aussi le scepticisme des historiens. Seulement 20 000 unités sont jugées authentiques sur près de 1 500 000 recensées, au bas mot. Soit une proportion de faux hadiths de près de 95% du matériau collecté [30]. Pourquoi un tel volume de chutes ? Que penser de cet homme, Abû Hurayra, censé n’avoir fréquenté le Prophète que deux années et auquel la Tradition attribue 1/3 de la transmission des hadiths sahīhs [31] ? Comparativement, Abū Bakr – compagnon de longue date et premier calife de l’Islam, n’en a rapporté qu’une centaine. Signalons par ailleurs que nombre de hadiths « rapportés » par Abū Hurayra seraient probablement tirés de la tradition des isrā’īlliyyāt rapportée par le juif yéménite Ka‘b al-Aḫbār. D’où le scepticisme de nombre de musulmans face aux histoires « étranges » d’Abū Hurayra (connait-on celle du singe et de la guenon lapidés pour avoir copulé en public ?). Enfin, d’autres chercheurs ont mis le doigt sur une « mode » apparue après le IIIème siècle hégirien qui consistait à reprendre des hadiths portant sur le vécu de ‘Umar et d’Abū Bakr qu’on aurait attribués à Mu‘âwiya pour défendre la légitimité de son pouvoir.

Le mythe de la « Mecque islamique »

D’autres incohérences jettent la suspicion sur la fiabilité de la transmission des hadiths et sur l’authenticité de leurs récits. La description de La Mecque telle qu’on la trouve dans la littérature historiographique islamique [32] est en totale contradiction avec ce que donnent à voir les récentes découvertes archéologiques.

Premièrement, les référents climato-géographiques rapportés par le Coran et les hadiths correspondraient au mieux à un environnement méditerranéen proche de la Syrie [33]. La topographie réelle de La Mecque avec son climat subtropical désertique, exclut l’existence d’activités agricoles, pastorales ou halieutiques [34] que la Tradition décrit pourtant dans les prêches prononcés par le Prophète auprès de ses contemporains mecquois. Un tel climat interdit toute possibilité d’agriculture permettant aux nombreuses populations mecquoises décrites par la tradition musulmane de vivre sur le site actuel de La Mecque. Comment imaginer en effet la présence de plantations d’oliviers ou de troupeaux de moutons à des températures avoisinant les 50 degrés ? Comment admettre qu’on y cultivait le blé, les dattes, l’olivier, la vigne, les grenades ?

« Les jardins de raisins, l’olive et la grenade, semblables ou différents les un des autres; Regardez leurs fruits au moment de leur production et de leur mûrissement » (Coran : VI-99) ;
« (…) l’olive et la grenade, d’espèces semblables et différentes. Mangez de leurs fruits, quand ils en produisent ; et acquittez-en les droits le jour de la récolte. Et ne gaspillez point car Il n’aime pas les gaspilleurs (Coran : VI-141) ;
« Nous avons produit pour vous des jardins de palmiers et de vignes, dans lesquels vous avez des fruits abondants et desquels vous mangez » (Coran : XXIII-19).

Deuxièmement, la tradition musulmane évoque l’existence d’un système tribal polythéiste ancestral à La Mecque dominé par celui des Quraych. Or les recherches archéologiques font apparaître que tous les Arabes de la Péninsule, avec ceux de Syrie et de Palestine, étaient christianisés [35]. Et, contrairement à ce qu’affirme la tradition musulmane, La Mecque ne se situait pas non plus sur la route de l’encens, et ne constituait pas le carrefour commercial prestigieux décrit dans la Sira et la littérature du hadith. Enfin, les recherches récentes d’un archéologue canadien, Dan Gibson, établissent qu’aucune mosquée ne pointe sa qibla vers La Mecque avant 725 et que certaines des mosquées construites entre 640 et 725 pointaient très précisément la qibla vers Pétra en Jordanie, cité majeure des Arabes étonnamment absente du récit traditionnel musulman. Il a montré de plus que c’est seulement à partir de 822 que toutes les nouvelles mosquées pointèrent leur qibla vers La Mecque. [36]

Enfin, ce décor historiographique forgé par les hadiths est en totale contradiction avec ce que laissent observer les découvertes archéologiques récentes. Cette vision traditionnelle d’une Arabie préislamique en décadence morale relève plutôt d’une littérature apologétique forgée [37] par les historiographes musulmans. Ces données font donc s’interroger sur l’arrière-plan de cette réécriture de l’histoire des origines telle qu’évoquée par les sources musulmanes. Pourquoi donc les historiographes musulmans se sont-ils accordés à dresser le décor fictif d’une Arabie polythéiste ? Il y a tout lieu de penser qu’il s’agissait, à leurs yeux, d’établir un contraste très fort entre une Arabie préislamique décadente croupissant dans l’ignorance et une Arabie faste et triomphante par la grâce divine de l’islam [38], contraste qui fonctionne toujours aujourd’hui comme un argument apologétique très puissant.

La fiction du « Prophète illettré »

Toute une littérature du hadith a donc consisté à magnifier la nature miraculeuse de l’islam et l’une de ses merveilles reposerait sur la situation d’illettré d’un prophète au capital culturel négligeable et incapable, ce faisant, de tirer le moindre enseignement d’une tradition écrite religieuse. Ce mythe fondé sur l’emploi du vocable coranique « ummiyy » [39] ne résiste pas à l’analyse philologique puisqu’il est désormais établi que, de l’aveu même de Muḥammad Hamidullah, l’expression « nābiyy al-ummiyy » procède des mêmes impératifs apologétiques que les références musulmanes elles-mêmes donnent à voir et qui revêt la signification de « Apôtre des Gentils / des Nations » [40] (révélé par Dieu) » [41].

Par ailleurs, un large pan de hadiths jugés « authentiques » mettent en scène le Prophète en situation de scribe (selon un hadith ṣaḥīḥ célèbre, le Prophète rédige lui-même le contrat de mariage le liant à sa future épouse Aïcha, alors âgée de 6 ans [42]). La vision selon laquelle Muḥammad était illettré s’avère donc être « une élaboration hagiographique et apologétique tardive destinée à appuyer le caractère miraculeux et sui generis du Coran » [43].

Des témoignages troublants [44]

L’examen des témoignages non-musulmans contemporains du Prophète et des premières conquêtes arabes dresse un portrait de Muḥammad tout à fait inédit au regard de la biographie convenue qu’en donnent Sīra [45] et Sunna. Ce matériel historique est constitué de chroniques indépendantes les unes des autres mais concordantes sur l’irruption d’« Arabes conquérants » [46], conduits par des « juifs » lors de la prise de Jérusalem et se pressant pour y édifier un lieu de prière. Aucune de ces chroniques n’évoque l’existence de « Coran », « d’islam », de « musulman », ni même de « prophète ». Pour « désigner les conquérants, jamais, dans ces témoignages, n’apparaît un terme tiré du mot arabe muslim (musulman). Ceci donne à penser que « les conquérants ne se désignaient pas eux-mêmes ainsi » [47]. Par exemple, on n’en trouve aucune référence dans le premier dialogue « islamo-chrétien » de Homs (644) entre le patriarche de Syrie Jean Ier (631-646) et Saïd ibn Amir, gouverneur et compagnon du Muḥammad [48]. Aucune mention d’islam ou de « musulmans » non plus dans les Homélies de Saint Sophrone de Jérusalem (634-639) [49], dans la Didascalie de Jacob[50] (634), dans la chronique de Thomas le Presbyte [51], rien dans le Sébéos (ou Pseudo-), rien dans la Lettre de Théodore, rien dans la Lettre de l’Académie de Jérusalem à la diaspora d’Egypte, rien dans le traité d’Arculfe (679 et 688), rien dans les témoignages de Théophane (758-817), de Jacques d’Edesse (640-708) ni de Jean de Damas (676-749) : 

« Que Dieu accorde à nos empereurs des sceptres robustes et puissants afin qu’ils brisent l’orgueil de tous les Barbares, et surtout des Saracènes (= Arabes des tentes) qui (…) se sont dressés soudainement contre nous et se livrent à un pillage total avec cruauté et sauvagerie… » [52] Homélies de Saint Sophrone de Jérusalem (634-639)

« Mon frère Abraamès m’a écrit, dit Ioustos à Jacob, qu’un faux prophète est apparu.
“Lorsque le Candidat fut tué par les Saracènes, j’étais à Césarée – me dit Abraamès -, et j’allai en bateau à Sykamina6 On disait : Le Candidat a été tué ! Et nous, les juifs, nous étions dans une grande joie. On disait que le prophète était apparu, venant avec les Saracènes, et qu’il proclamait l’arrivée du Christ oint qui allait venir. (…) Je lui dis : Que me dis-tu du prophète qui est apparu avec les Saracènes ? Et il me répond en gémissant profondément : C’est un faux prophète : les prophètes viennent-ils armés de pied en cap?… (…) j’appris de ceux qui l’avaient rencontré qu’on ne trouve rien d’authentique dans ce prétendu prophète : il n’est question que de massacres. Il dit aussi qu’il détient les clés du Paradis, ce qui est incroyable.” Voilà ce que m’a écrit mon frère Abraamès d’Orient… » [53]. Didascalie de Jacob (634)

« Il y avait un des enfants d’Ismaël, du nom de Mahomet, un marchand. » [54] Sébéos (ou Pseudo-)

«… et Mhmt (Mohammad) alla pour le commerce en terres de Palestine, des Arabayâ et de Phénicie des Tyriens. » [55] Jacob d’Édesse (m. 708)

« En l’année 945 (…) eut lieu le combat des Romains et des Tayayê (= les Arabes) de Mahomet en Palestine, à 12 milles à l’est de Gaza. Les Romains s’enfuirent, abandonnant le patrice Bar Yardan que les Tayayê (= les Arabes) tuèrent. Furent tués là environ 4000 paysans pauvres de Palestine, chrétiens, juifs et samaritains. Et les Tayayê (= les Arabes) dévastèrent toute la région. » [56] Chronique de Thomas le Presbyte 

« Aussitôt – entrés à Jérusalem -, en courant, ils arrivèrent au lieu qu’on appelle Capitole. Ils prirent avec eux des hommes, certains de force, d’autres de leur plein gré, afin de nettoyer ce lieu et d’édifier cette maudite chose, destinée à leur prière, qu’ils appellent une midzgitha (lieu de prière). Parmi ces hommes se trouvait Jean, archidiacre de Saint-Théodore-le-Martyr, parce qu’il était, de son métier, poseur de marbre. Il se laissa séduire par eux pour un gain malhonnête et il alla de son plein gré travailler là-bas. Il était très habile de ses mains ». [57] Lettre de Théodore

« Sur cet emplacement célèbre où se dressait jadis le Temple magnifiquement construit, les Sarrasins (Saracinij) (= les Arabes) fréquentent maintenant une maison de prière quadrangulaire qu’ils ont construite de manière grossière (vili opère) sur ces ruines. Elle est faite de planches dressées et de grandes poutres. On dit de cette maison qu’elle peut accueillir 3 000 personnes à la fois. » [58] Traité d’Arculfe (670)

« Ce fut la volonté de Dieu de nous avoir en faveur dès avant le royaume ismaélite, au temps où, conquérant la Terre sainte, ils l’arrachèrent des mains d’Edom. Lorsque les Arabes vinrent à Jérusalem, il y avait avec eux des hommes d’entre les Fils d’Israël qui leur montrèrent l’emplacement du Temple. » [59] Lettre de l’Académie de Jérusalem à la diaspora d’Egypte

Comment concilier ces témoignages d’époque, contemporains des faits, indépendants les uns des autres, concordants et convergents vers une toute autre histoire à celle rapportée par la Tradition, elle-même produite des siècles plus tard, dans un milieu contrôlé par une autorité centralisée (le califat) ? Par conséquent, et de toute évidence, le moindre hadith qui contredirait ces sources et témoignages établis sous l’autorité d’examens historico-critiques serait à tout le moins suspect. 

Concluons

Devant l’évidence des conclusions historiques qui s’accumulent ces dernières décennies, beaucoup [60] de fidèles musulmans en viennent à rejeter toute une littérature que les traditionnistes de l’islam médiéval ont contribué à forger. Or que reste-il de l’islam une fois celle-ci rejetée ? L’exégèse du texte sacré est en effet intrinsèquement subordonnée au contexte supposé de la Révélation. Dépourvu de commentaire, le texte coranique se révèle alors particulièrement abscons, et ne peut être lu que pour ce qu’il dit littéralement car seul le hadith lui confère une signification, en oriente la lecture, en force l’interprétation, en assure la clarté et la logique par une justification à rebours. Cela souffrira donc de personne le moindre doute : en répondant moins au critère du témoignage historique qu’à celui de l’impératif politico-religieux, l’historicité du hadith est aux abois et n’a plus guère que la conviction des fidèles pour résister à l’impitoyable réalité de l’histoire.


[1] Kerzazi. H. « L’islam à l’épreuve de ses origines », academia.edu, 2018 : https://www.academia.edu/36521519/Lislam_%C3%A0_l%C3%A9preuve_de_ses_origines ; https://blogs.mediapart.fr/hocine-kerzazi/blog/270418/l-islam-l-epreuve-de-ses-origines.

[2] Comprenant une batterie impressionnante de commentaires coraniques (tafsīr) et prophétiques (šarḥ). Ex : Al-Barbahārī (m. 941): « Kitāb šarḥ as-Sunna » qui fait référence dans les milieux djihadistes : dans son introduction, l’auteur affirme que quiconque est en désaccord avec lui sort de l’islam ; à la tête d’un secte violente, il organisait des pogroms délinquants en menant des assauts contre des habitations et des commerces à Baghdâd) ; Fatḥ al-Bari de ‘Asqalanī (m. 1479) (šarḥ de (Bukhari ; Sharh Nawawi (šarḥ de Muslim) ; Nayl al-Awtar : al-Šawkānī (m. 1839).

[3] Exemple : la tradition qui rend compte du rôle apocalyptique de Jésus.

[4] En lui conférant une stature de « prophète » : attribution de miracles, narration d’une histoire sainte des origines par idéalisation des conquêtes, etc.

[5] En opérant notamment des distinctions entre telle période mecquoise et telle autre médinoise.

[6] Al-nāsiḫ wa al-mansūḫ

[7] De l’arabo-araméenne Médine, en passant par l’araméenne Damas jusqu’à Bagdad la persane selon Des « Nazaréens » aux « Emigrés », Strasbourg II, 2004, 2 vol., 369 p., 403 p. (Théologie catholique) Edité à Versailles par les Editions de Paris en 3 volumes sous le titre Le messie et son prophète : aux origines de l’islam (tome I), du Muḥammad des califes au Muḥammad de l’histoire (Tome II), histoire et légendologie, annexes (Tome III), 2005, 582 p..

[8] Rasm

[9] What do we actually know about Mohammed, P. Crone, Opendemocracy, 2008

[10] Mohammad Ali Amir-Moezzi, Le Coran silencieux et le Coran parlant. Sources scripturaires de l’islam entre histoire et ferveur, Paris, CNRS Éditions 2011, p. 211. Lire également la recension de Jan M.F. Van Reeth, « Le Coran silencieux et le Coran parlant : nouvelles perspectives sur les origines de l’islam », Revue de l’histoire des religions, 3 | 2013, 385-402.

[11] J. Schacht, A revaluation of Islamic Traditions, dans JRAS, 1949; Medieval Islamic Historiography: Remembering Rebellion, Heather N. Keaney, Routledge, 2013.

[12] Se référer à la thèse intitulée Des « Nazaréens » aux « Emigrés », Strasbourg II, 2004, 2 vol., 369 p., 403 p. (Théologie catholique) Edité à Versailles par les Editions de Paris en 3 volumes sous le titre Le messie et son prophète : aux origines de l’islam (tome I), du Muhammad des califes au Muhammad de l’histoire (Tome II), histoire et légendologie, annexes (Tome III), 2005, 582 p.

[13] Ibn Ḥaḏm, al-Muhalla, vol.11, p.413. Ibn Taymiya, al-Sārimu al-Maslūl, p.59.

[14] Impôts, statut des chrétiens majoritaires, des juifs, etc. cf. What do we actually know about Mohammed, P. Crone, Opendemocracy, 2008

[15] « Fitna » : schisme politico-religieux ayant entrainé une guerre civile ; « ḥurūb al- Ridda » : guerres d’apostasie, etc.

[16] L’histoire des premiers temps de l’islam, telle que rapportée par la tradition musulmane, s’inscrit dans un contexte instable et agité : on ne compte plus les cas de califes assassinés durant cette période ; trois des quatre premiers califes sont assassinés ; d’incessantes luttes intestines opposent à mort les plus intimes compagnons du Prophète ; des guerres civiles à répétition sur fond de conquête armée menée en terre non musulmane et d’autorité califale absolue exercée brutalement au sein de l’empire. Dans cette période tourmentée, le Coran aurait été conservé de façon miraculeuse tout comme le récit fidèle des faits et gestes du Prophète (hadīṯ).

[17] Nous disposons en effet de fragments du Muwatta d’Ibn Malik datés de cette époque (Nabia Abbott: Studies in Arabic literary papyri. II. Qur’ānic commentary and tradition. (University of Chicago. Oriental Insitute Publications, Vol. LXXVI)XVI, 293 pp., 27 plates. Chicago: University of Chicago Press, 196).

[18] De type: « je me souviens qu’il faisait chaud à Médine »

[19] Comme l’invraisemblance totalement anachronique de récits censés être contemporains au Prophète et faisant mention de données postérieures : évocation, par exemple, dans certains hadiths, de la Jiziyya qui fut pourtant instituée des décennies après la mort supposée du Prophète). Cf. J. Schacht, A revaluation of Islamic Traditions, dans JRAS, 1949, 143 sqq.

[20] Le seul fragment dont on dispose est daté de la fin du VIIIème siècle et se trouve être extrêmement parcellaire http://www.islamic-awareness.org/Hadith/PERF731.html

[21] Consultable sur https://archive.org/details/Sahifah-asSahifaTulSahiha–sahifaHammamIbnMunnabbih.p. Le manuscrit a fait l’objet d’une recension de la part de Mohammed Hamidullah http://na.mo.free.fr/ebooks/sahifa.pdf

[22] Mohammad Ali Amir-Moezzi, Le Coran silencieux et le Coran parlant. Sources scripturaires de l’islam entre histoire et ferveur, Paris, CNRS Éditions 2011, p. 211

[23] On retrouve cependant de plus en plus de témoignages et écrits non musulmans.

[24] Durand Marie-Laure, « Usage chrétien de la tradition orale juive : quelle déontologie ? », Nouvelle revue théologique, 2003/3 (Tome 125), p. 387-400. DOI : 10.3917/nrt.253.0387. URL : https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-theologique-2003-3-page-387.htm

[25] On trouve au cas par cas dans le Coran ce genre de structures (y compris parfois modifiées à l’écrit, ce qui permet de caractériser les modifications), mais on ne les trouve pas dans les hadiths.

[26] De même, on peut se demander pourquoi les hadiths ne sont-ils pas appris par cœur aujourd’hui, vu que l’argument principal de l’orthodoxie islamique actuelle pour justifier l’authenticité du Coran est d’arguer qu’il est appris par cœur à chaque génération depuis ses origines ?

[27] Extrait de. LAGRANGE, F. Commentaire de la traduction des Récits des Prophètes (Qiṣas al-anbiyā’) d’Abū Isḥāq al-Tha‘labī al-Nīsābūrī (m. 1035).

[28] Jonathan Brown : The Canonization of al-Bukhârî and Muslim. The Formation and Function of the Sunnî Hadîth Canon

[29] On publie toujours de nouveaux recueils de hadiths : http://al-misbah.org/quarante-hadith-khomeiny/, http://www.hadithdujour.com/hadiths/hadith-sur-Liste-de-hadiths-faibles_476.asp

[30] Et même parmi les hadiths « authentifiés », un courant d’exégèse récent continue d’en invalider certains, même issus de recueils sahih. Cf. la floraison de « traditionnistes » autoproclamés sur internet (YouTube) comme Karim Hanifi, Islam ibn Ahmad, Alfred Boissy, etc.

[31] Près de 5300 hadiths à lui seul sur un total de 20 000.

[32] Hadith, Sira, Coran

[33] P. Crone, How Did the Quranic Pagans Make a Living?, Bulletin of the School of Oriental and African Studies, University of London, Vol. 68, No. 3 (2005), pp. 387-399

[34] P. Crone : How did the quranic pagans make a living ? ; Patricia Crone et Michael Cook, Hagarism – The making of the islamic world, Cambridge University Press, 1977, 279 p.

[35] L’Arabie chrétienne avec Christian Robin, https://www.franceculture.fr/emissions/foi-et-tradition-12-13/larabie-chretienne-avec-christian-robin ; « La péninsule Arabique à la veille de la prédication muḥammadienne », dans Les débuts du Monde musulman (VIIe -Xe siècle). De Muhammad aux dynasties autonomes, sous la direction de Thierry Bianquis, Pierre Guichard et Mathieu Tillier (Nouvelle Clio), Paris (Presses universitaires de France), 2012, pp. 5-33 et XIV-XV

[36] Sauf la mosquée du Dôme du Rocher (Jérusalem) qui est dépourvue de qibla. M. Cuypers et G. Gobillot, Le Coran…, p. 23 sqq. La religion arabe ancienne patrimoniale influença profondément Muḥammad : voir Kurt Rudolph, « Die Anfänge Mohammeds im Lichte der Religionsgeschichte », dans Festschrift Walter Baetke, éd. Kurt Rudolph, Rolf Heller et Ernst Walter, Weimar, 1966, p. 298-326.

[37] « Remaniées dans un sens apologétique » https://www.canal-u.tv/video/fmsh/fouilles_archeologiques_au_yemen_et_en_arabie_saoudite.31299. Se porter à la minute 38’’

[38] https://www.canal-u.tv/video/fmsh/fouilles_archeologiques_au_yemen_et_en_arabie_saoudite.31299. Se porter à la minute 37’’.

[39] Coran VII:156-157; LXII:2 ; II:93-96 (cf. tafsîr de Tabari 296,15) marques à l’consisté à ienrigines de l’les nerae historico-critique.les témognages d’de son parcours

[40] La Mecque Mahomet, W. Montgomery Watt, chapitre 3: Religion En Arabie pré-islamique, p26-53

[41] « Saint Paul aimait à se dire l’Apôtre des Gentils », annotation du Coran de Mohammed Hamidullah.

[42] Sahih Bukhari Volume 7, Livre 62, Numéro 88

[43] Premare A-L., Aux origines du Coran…, p.65.

[44] https://www.youtube.com/watch?v=xErXLJwnVAQ

[45] La légitimité de l’auteur, Muḥammad Ibn Ishâq Ibn Yasâr fut même contestée par certains grands noms de l’islam qui le traitèrent de faussaire (« mudallis ») : cf. Mu’jam al-Udaba’ de Rumi ; Ta’rif ahl al-Qadis d’al-‘Asqalani).

[46] Selon Guillaume Dye, il n’y a qu’un seul texte du VIIe siècle à mentionner les « Arabes ». Les autres parlent des « Emigrés », des « Hagarènes », des « Sarrasins », des « Ismaëlites » etc. https://www.youtube.com/watch?v=xErXLJwnVAQ

[47] Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l’islam. Entre écriture et histoire, Le Seuil, 2002, p. 30.

[48] Manuscrit de 875 dans laquelle est recopiée la lettre de Mar Jean (Jean 1er)

[49] Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l’islam. Entre écriture et histoire, Le Seuil, 2002, pp. 153

[50] Patricia Crone et Michael Cook, Hagarism – The making of the islamic world, Cambridge University Press, 1977, 279 p.

[51] Chronica minora, traduction partielle d’Alfred-Louis de Prémare, dans les Les Fondations de l’islam, édition du Seuil, 2002, pp. 147, 385-386.

[52] Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l’islam. Entre écriture et histoire, Le Seuil, 2002, p. 152-153

[53] Ibid. p. 148

[54] Ibid. p. 37

[55] Ibid. p 37

[56] Ibid. p146

[57] Ibid. p. 165.

[58] Ibid. p. 166.

[59] Ibid. p. 161

[60] Aux premiers rangs desquels figurent les coranistes : https://www.cath.ch/newsf/jinterprete-coran-a-maniere-disaac-newton/

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