ARTICLE. Comment le cerveau refuse de changer d’opinion politique (et religieuse).

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La rigidité mentale et le fait de s’accrocher à des certitudes qui nient une partie de la réalité et déshumanisent l’autre, n’ont rien à voir avec l’exercice d’une réflexion approfondie, d’une intelligence de situation ou d’une « liberté de penser ».
Les croyances rigides ont en sous-texte une construction qui relie notre plasticité cérébrale à la manière dont nous ressentons notre identité (et inversement). Les résistances aux changements sont donc profondes car les remaniements du « Moi » nécessitent de descendre dans les profondeurs de sa propre construction narcissique (narcissisme primaire et narcissisme du moi) et peuvent représenter une véritable menace, un « danger de mort ».
Ces remaniements ne vont pas de Soi et certaines pratiques, comme la sophrologie, peuvent favoriser cette plasticité émotionnelle, mentale, relationnelle…


Cet article est paru sur le site de Sciences et Avenir, ICI, le 29 décembre 2016.

Cerveau politique

« A lire avant les ultimes discussions précédant l’élection présidentielle du week-end prochain : une étude californienne montre que lorsque ses opinions politiques sont remises en question, le cerveau déclenche une réaction de résistance.

cerveau politique copie(En jaune / rouge, les zones cérébrales activées lorsque l’on défend ses opinions politiques)

« Tu n’écoutes rien, tu restes campé sur tes positions ! » Samedi prochain, à la veille du premier tour de l’élection présidentielle, peut-être votre beau-frère vous claironnera-t-il cela lors d’une discussion politique dans un repas de famille ?
Répondez : « Ce n’est pas ma faute, c’est mon cerveau », et vous aurez raison ! En effet, une étude de l’Institut du cerveau et créativité de l’université de Californie du Sud (Los Angeles) publiée en décembre 2016 dans Nature, l’affirme : le cerveau s’accroche à ses croyances politiques contre vents et marées ! Pour démontrer cela, 40 participants américains entre 18 et 39 ans, se décrivant eux-mêmes comme  » libéraux  » ayant  » des opinions politiques solides « , ont été soumis à un questionnaire où ils devaient évaluer la force de leurs opinions politiques telles que  » l’avortement devrait être légal  » ou  » les impôts pour les riches devraient être augmentés  » sur une échelle de 1 (faible) à 7 points (fort).

Puis les volontaires sont installés dans un appareil d’imagerie de résonance magnétique (IRM) qui va prendre des clichés de leur cerveau en fonctionnement alors qu’on les soumet à un petit jeu sournois. On leur projette, pendant 10 secondes, une des opinions politiques à laquelle ils ont adhéré totalement (entre 6 et 7 points). Puis s’affichent successivement, pendant 10 secondes également, cinq arguments provocants qui contrent l’opinion de départ, quitte à être mensongers. Par exemple, après l’opinion  » Les Etats Unis devraient réduire leurs dépenses militaires  » s’affiche l’argument  » La Russie possède près de deux fois plus d’armes nucléaires actives que les Etats-Unis  » (ce qui est faux, Ndlr). A la fin de la session, l’opinion politique initiale réapparait et le participant doit de nouveau l’évaluer en faisant varier le curseur de 1 à 7. L’opération est répétée avec huit opinions politiques différentes. Mais aussi avec des allégations n’ayant rien à voir avec le champ politique telles que  » Les multivitamines quotidiennes sont bonnes pour la santé  » ou  » Thomas Edison a inventé l’ampoule « . Soumises elles aussi à des arguments contraires.

« Nous pensons que les croyances politiques sont liées à l’identité »

Après analyses des résultats, le bilan est sans appel : le cerveau défend ses opinions politiques bec et ongles ! Après la lecture des contre-arguments, les opinions politiques perdent en moyenne 0,31 point de confiance, alors que les opinions non politiques perdent quatre fois plus. Pourquoi ? « Nous pensons que les croyances politiques sont liées à l’identité », commente Jonas Kaplan, auteur principale de l’étude, professeur adjoint de recherche de psychologie à l’Institut de cerveau et de créativité. Cette explication, ils l’ont trouvée dans les images cérébrales.
Lorsque le volontaire lit un argument politique contraire à son opinion, cela génère chez lui l’activation de ce qu’on appelle le  » réseau cérébral du mode par défaut  » – qui comprend entre autres le précunéus, le cortex cingulaire postérieur et le cortex medium préfrontal – un réseau impliqué dans l’introspection, l’identité et le soi.

Un réseau qui s’active dans une autre situation. « Sam Harris et moi avons précédemment fait une étude sur la base neurale de la croyance religieuse, poursuit Jonas Kaplan. Dans cette étude, nous avons constaté que lorsque les gens évaluaient les déclarations religieuses par rapport aux déclarations non religieuses, il y avait une activité accrue de deux zones du réseau cérébral, mode par défaut, activé lors de l’étude sur les opinions politiques. »

Un véritable système de riposte cérébral

Ce n’est pas tout. Lorsqu’on entend un argument qui va à l’encontre de ses croyances politiques, un véritable système de riposte cérébral se met en place. Les chercheurs ont, en effet, révélé l’activation de structures comme l’amygdale cérébrale (impliqué dans la peur face à la menace), le cortex insulaire et d’autres structures liées à la régulation des émotions. La mémoire aussi est activée, à la recherche de la contre-attaque.

Au final, « les croyances politiques sont comme les croyances religieuses, dans le sens où elles font toutes deux parties de qui vous êtes et importantes pour le cercle social auquel vous appartenez », souligne Jonas Kaplan. « Pour envisager un autre point de vue, vous devriez envisager une autre version de vous-même. » Très difficile donc.

De quoi expliquer peut-être pourquoi les militants pour un parti demeurent souvent aveugles et sourds aux arguments des autres bords. Est-ce à dire que les débats politiques sont inutiles puisque chacun campe sur ses positions ? « Notre étude a en effet été motivée par le fait qu’il semblait rare de voir quelqu’un changer son opinion sur un sujet important dans le débat public », admet Jonas Kaplan. « Mais notre espoir est que si nous comprenons ce qui nous rend si résistants, nous pourrons utiliser cette information pour trouver des moyens de garder une flexibilité cognitive. » Un vœu pieu pour 2017 ?

En attendant, la prochaine étape pour l’équipe californienne est de faire passer le même test à des personnes ayant d’autres opinions politiques, notamment bien sûr, des Républicains. »


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BIBLIO. Coran, Islam / Éclairer ce qui se radicalise

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Cette bibliographie a été élaborée par Sandrine Delrieu (Le Cerese), Clotilde O’Deyé et Florence Lardillon (Anthropos Cultures Associées). Elle n’est pas exhaustive mais tient compte d’ouvrages qui ont fait cheminer notre réflexion. N’hésitez pas à nous envoyer une référence de livre que vous trouvez extrêmement pertinent.

Vous pouvez acheter ces livres en cliquant sur l’image.

Abdelkrim Farid

Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste. Les points sur les i. 2015
« En cherchant Dieu, à travers l’islam, j’avais fini par trouver l’islamisme. Et cet islamisme, le mien, ici, en France, ne m’a pas conduit à Dieu. Il m’en a éloigné et m’a éloigné de moi-même. Pourquoi un gamin sans histoire, brillant écolier a-t-il fini par perdre pied ? Est-ce le décès précoce de son père qui va l’enfermer dans la spirale de la délinquance ? La mort tragique d’un jeune de son quartier l’a-t-elle poussé à devenir islamiste ? Éviter les raccourcis, voilà ce à quoi nous invite Farid Abdelkrim en retraçant son itinéraire riche d’enseignements. » AF

  • « Un muslim qui vous veut du bien ». Une série de vidéos pleine d’humour ICI.

Badiou  Alain, Notre mal vient de plus loin… Penser les tueries du 13 novembre, 2016
Bénichou David, Khosrokhaver Farhad, Le jihadisme : le comprendre pour mieux le combattre, Plon, 2015
Benraad Myriam, chercheuse. L’état islamique pris au mot. Edition Armand Collin. 2017

Benslama Fethi, psychanalyste. 

Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman, 2016 (un très bon livre)
« Comment penser le désir sacrificiel qui s’est emparé de tant de jeunes au nom de l’islam ? Cet essai propose une interprétation dont le centre de gravité est ce que j’appelle le surmusulman. » FB

La psychanalyse à l’épreuve de l’Islam. 2002 (plus dur à lire pour ceux qui ne sont pas habitués à la psychanalyse)

Le djihadisme des femmes, Seuil, 2017 (avec Khosrokhaver Farhad)
« Elles sont environ cinq cents à avoir choisi de rallier Daech. Comment penser ce phénomène et l’ampleur qu’il a prise en Europe, au point que, en 2015, le nombre de candidates au départ est devenu presque égal à celui des hommes ? Quelles sont les motivations et les aspirations de ces jeunes femmes et parfois toutes jeunes filles ?  » FB et FK

Rachid Benzine, islamologue

Rachid Benzine a développé une manière de raconter des connaissances permettant d’éclairer la période coranique, période où Muhammad s’adressa à la société tribale de son époque, au 7ème siècle dans le désert d’Arabie Occidentale. Cette approche historique, anthropologique et linguistique des débuts permet de poser du discernement sur les « origines » et de déconstruire les « fantasmes des origines » construits après-coup pour des raisons politiques ou théologiques. Parmi ses ouvrages :

Finalement, il y a quoi dans le Coran ? La boite à Pandore 2017 (avec Ismael Saidi)
Très pédagogique, ce livre a été écrit pour transmettre aux jeunes, aux familles et aux éducateurs des notions très claires sur l’éclairage historique et critique vis à vis du texte du Coran et de l’époque du 7ème siècle. Il permet de comprendre également les transformations que les traductions font subir au Coran.

Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? Seuil 2016
Fiction théâtrale, dialogue entre un père et sa fille partie rejoindre Daesh en Irak.
Vous pouvez télécharger le dossier pédagogique des Lettres à Nour, utile aux enseignants, éducateurs…
« Je suis, depuis des mois, travaillé par une question lancinante, qui revient cogner en moi comme une migraine, récurrente, familière. Pourquoi de jeunes hommes et jeunes femmes, nés dans mon pays, issus de ma culture, dont les appartenances semblent recouvrir les miennes, décident-ils de partir dans un pays en guerre et de tuer au nom d’un Dieu qui est aussi le mien ?  » RB

Le Coran expliqué aux jeunes, Seuil, 2013
Malgré le titre, ce livre est plutôt universitaire. Il pose les fondements de la démarche.
« Le Coran : tout le monde en parle, mais qui le connaît vraiment ? Ce livre révèle au grand public un Coran méconnu, souvent par les musulmans eux-mêmes. Avec méthode et clarté, Rachid Benzine met à la portée de tous les clés de sa lecture et de sa compréhension. Comment la révélation du Coran est-elle survenue ? Dans quel monde est-il apparu ? À qui s’adresse-t-il ? Qui était Muhammad ? . » RB

Bergeaud-Blackler Florence. Le marché Halal ou l’invention d’une tradition. Seuil
Bidar Abdenour, Quelles valeurs partager et transmettre aujourd’hui ?, 2016
Birnbaum Jean, Un silence religieux, la gauche face au djihadisme, 2016
Bouzar Dounia, Farid Benyettou, Mon djihad, intinéraire d’un repenti, Autrement

Chabbi Jacqueline, historienne, professeur d’études arabes à l’université de Paris VIII-Saint-Denis.

Les trois piliers de l’Islam, lecture anthropologique du Coran. Edition Seuil. 2016
« Alors que le Coran fait l’objet, dans les courants salafistes et dhjihadistes, d’une interprétation atemporelle et anhistorique, cet ouvrage passionnant a l’ambition de donner à comprendre ce que le discours coranique de Mahomet, qui était alors loin d’être fixé par écrit, a pu signifier pour ceux qui l’ont entendu, dans la société sans livre qu’était l’Arabie du début du viie siècle. L’originalité de cette approche consiste ainsi à déchiffrer le Coran à la lumière d’un contexte historique et anthropologique précis, celui de tribus vivant selon des rapports de solidarité et d’alliance pour faire face à l’environnement éprouvant du désert.  » JC

Le Seigneur des tribus. L’Islam de Mahomet. Edition Biblis. CRNS. 2013
« L’islam contemporain, religion mondiale, présente sur les cinq continents, se revendique souvent de son passé. Mais quels furent ses débuts ? Comment est apparu le Coran ? Dans quel monde ? À qui s’est-il d’abord adressé ? C’est à ces questions que répond Jacqueline Chabbi dans une enquête à la fois anthropologique et linguistique, historique et sociale sans précédent. Le texte est ici replacé dans son contexte. » JC

Le Coran décrypté. Cerf. 2014
« Comment faut-il lire, au regard du monde où il est apparu, le livre sacré de ce qui est devenu une des grandes religions planétaires ? Que nous dit le Coran, non pas du point de vue de la théologie, mais de l’histoire ? Quel rôle jouent dans l’itinéraire de Mahomet les figures de Noé, Abraham ou Moïse, prophètes de la Bible ? Qu’en a-t-il été du premier islam dans son milieu d’origine ?  » JC

Damaisin d’Arès Jean-Christophe, Terrorisme islamiste, recrutement et radicalisation, nos enfants sont concernés, 2016
Gaillard Jean-Paul, Enfants et adolescents en mutation : Mode d’emploi pour les parents, éducateurs, enseignants et thérapeutes, 2009
Gauchet  Marcel, Les ressorts du fondamentalisme islamiste, 2015 (article)
Haddad Gérard. Dans la main droite de Dieu. Psychanalyse du fanatisme. Edition Premier Parallèle, 2015

Hicham Abdel Gawad, formateur et enseignant

Les questions que se posent les jeunes sur l’Islam, La boite à Pandore, 2016
Un livre très intéressant pour les enseignants, éducateurs, parents…
« Un livre utile et ouvert pour créer un dialogue sain et constructif. Enseignant impliqué, ouvert et érudit, Hicham Abdel Gawad a repris dans son livre les 10 questions les plus posées par ses élèves, âgés de 12 à 18 ans. Ses réponses, son approche dynamique, respectueuse de tous, font de ce livre un grand espace de découverte et de dialogue pour musulmans et non musulmans. Un livre facile d’accès, en phase avec les socles de compétences. »

Comment réagir face à une personne radicalisée ? La boite à Pandore, 2017 (avec Laura Panzoni)
« Comment dialoguer avec une personne plongée dans la radicalisation ? Comment trouver la porte d’entrée d’un dialogue qui mène à la discussion et à un processus de retour vers  » un vivre ensemble  » de personnes qui refusent celui-ci ? C’est à ces questions terriblement d’actualité dans les écoles, les centres sportifs, les groupes de jeunes que les auteurs répondent et proposent des pistes de réfléxion et d’action.« .

Hoffner Anne-Bénédicte. Les nouveaux acteurs de l’Islam. Bayard. 2016
Josset Raphaël, La complosphère, Lemieux, 2015
Kepel  Gilles, Terreur dans l’Hexagone, 2015 / Passion Française, 2014
Khosrokavar Farhad, La radicalisation, 2014
Luizard Pierre-Jean, Le piège Daech, Poche 2017
Maalouf Amin, Les identités meurtrières, 1998
Le dérèglement du monde, 2009
Mucchielli Laurent, La violence des jeunes en question, Champ Social, 2009, en collaboration avec V. Le Goaziou.
Nathan Tobie. Les âmes errantes. L’iconoclaste. 2017

Riffi Daoud, enseignant, historien, éditeur aux éditions Tasnîm

Vous trouverez ICI un article de Daoud Riffi sur le wahhabisme et son évolution, depuis la création de ce mouvement par Abdel Ibn Wahhad (1703/1792) jusqu’à aujourd’hui.
« Condamné à ses débuts comme une innovation et une hérésie, souvent confondu avec le salafisme, le wahhabisme saoudien demeure mal connu. » Cet article apporte des éclairages essentiels pour expliquer au jeunes ce qu’est l’invention d’une tradition ».

Roy Olivier, Le Djihad et la mort, 2016
Thomson Daniel, Les Revenants, Seuil, 2016
Trévidic Marc, Terroristes, les 7 piliers de la déraison, 2014


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LIVRE. Loyauté radicale « Dans certains quartiers, la haine de soi est très forte »

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Article vu sur Libération.

Fabien Truong «Dans certains quartiers, la question de la haine de soi est très forte»
Par Sonya Faure

Dans son livre « Loyautés radicales », le sociologue Fabien Truong dresse le portrait de cinq jeunes musulmans de Grigny et de Seine-Saint-Denis, et construit une « ethnographie post mortem » d’Amedy Coulibaly.

 

Il dit avoir voulu « rencontrer Allah par le bas ». Le sociologue Fabien Truong a passé près de deux ans auprès de cinq jeunes garçons de Seine-Saint-Denis et de Grigny (Essonne) pour mieux comprendre l’attrait de l’islam et de la séduction de l’idéologie du martyr parmi une partie de la jeunesse des quartiers français. « Seul Blanc sur la dalle, seul végétarien à ne pas goûter aux merguez halal », il déploie son « art de l’écoute » dans Loyautés radicales, l’islam et les « mauvais garçons » de la Nation (La Découverte). Il y fait aussi le portrait posthume d’Amedy Coulibaly, qui grandit à Grigny et tua, il y a trois ans, une policière et quatre clients juifs de l’Hyper Cacher.

Qui sont les « mauvais garçons » de la Nation auxquels vous consacrez un livre ?

Des garçons dont la trajectoire – des parents nés hors de l’Hexagone, une enfance dans les cités dites « sensibles », un passage par la délinquance – est devenue l’emblème d’une menace de type identitaire. Aujourd’hui, leur engagement plus fréquent dans la religion musulmane incarnerait pour certains un problème de civilisation. Ancien professeur en Seine-Saint-Denis, désormais sociologue, j’ai régulièrement trouvé l’islam sur ma route. Pourquoi la religion est-elle une ressource morale pour certains ? Pourquoi ce pouvoir de séduction de l’idéologie du martyr ? Le comprendre suppose de passer du temps auprès de ces jeunes, d’aller au-delà du spectacle. J’ai resserré la focale sur cinq garçons vivant à Grigny et en Seine-Saint-Denis.

Vous avez finalement décidé d’ajouter un sixième portrait, celui d’Amedy Coulibaly. Pourquoi mêler ce terroriste mort aux portraits de cinq jeunes musulmans qui, eux, n’ont pas suivi le même chemin ?

J’ai voulu essayer de relier le fait divers au fait social, les trajectoires ordinaires aux trajectoires extraordinaires, comme celle du tueur de l’Hyper Cacher. Parmi les jeunes hommes que j’ai rencontrés à Grigny, certains avaient grandi avec lui. Il a fait partie de nos conversations. A travers son évocation, les jeunes racontent aussi la vie du quartier, les drames, les souvenirs d’enfance. J’en ai finalement tiré une « ethnographie post mortem ». Sans l’avoir connu, c’est l’Amedy « d’avant » que je tente de faire vivre à travers le regard d’une trentaine de personnes qui m’en ont parlé.

Qu’avez-vous appris sur lui qu’on ne savait pas ?

Que dans un parcours comme le sien, il n’y a pas de baguette magique – un imam gourou, un passage en prison… – qui transforme un homme en terroriste. Tout un faisceau d’éléments jouent et s’additionnent. La mort de son meilleur ami, Ali, tué à 17 ans devant ses yeux par la police après un vol de moto, explique bien sûr sa haine de la police [le 8 janvier 2015, il a assassiné la policière Clarissa Jean-Philippe, ndlr]. Mais elle éclaire plus encore la haine de soi extrêmement forte qui ne lâchera plus jamais Amedy Coulibaly, la culpabilité de lui avoir survécu. C’est une question importante dans certains quartiers quand l’expérience prématurée de la mort devient un fait social. Tous ces jeunes hommes ont brutalement perdu des copains, sans avoir d’accompagnement social, pédagogique ou métaphysique pour traiter cette perte, travailler la mémoire. La question de la haine de soi est très forte parmi eux et explique, sans doute en partie, le besoin qu’ils ressentent, pour s’en sortir, de se transformer, de se laver. La religion devient une voie possible.

A Grigny, Amedy Coulibaly était connu pour « faire du sale ». Qu’est-ce que c’est ?

C’est commettre un acte d’une violence disproportionnée, faire quelque chose de complètement immoral. On est bien loin des fantasmes sur la « culture du gang » : les jeunes savent pertinemment que laisser un mec à demi-mort pour une raison de « business », c’est franchir la ligne, désobéir à un référent moral universel. Les jeunes garçons des quartiers peuvent un jour passer par la délinquance. La grande majorité ne s’y éternise pas. D’autres y resteront après leurs 30 ans, en ayant totalement conscience d’être dans une impasse. A 25 ans, Marley, est ainsi persuadé qu’il mourra avant 30 ans. Il sait bien que sur ce chemin-là, il n’y a pas de futur. « Faire du sale » entraîne une très forte dépréciation de soi et une dictature insidieuse du présent.

Le passage par la prison joue tout de même un rôle décisif dans le passage au terrorisme de Coulibaly…

… mais pas comme on l’entend souvent. On parle de « la » prison comme d’un incubateur à jihadistes ou à terroristes. Mais ce qui est frappant dans le parcours d’Amedy Coulibaly, ce sont ses constants allers-retours en prison. Pour les garçons englués durablement dans la délinquance, il y a une normalisation du sentiment d’enfermement que ce soit dans sa cellule, dans son quartier, dans sa condition. C’est ce que j’appelle la « seconde zone » : un espace à l’écart qui confine, qui valorise l’entre-soi et empêche la projection collective. Un espace fait d’une morale restreinte qui permet de s’accommoder du « sale » qu’on a fait et qui est, ailleurs, honteux. Comme dans le concept de « banalité du mal » de Hannah Arendt [que la philosophe forge à propos d’Eichmann, ndlr], la valorisation de l’action plutôt que de la réflexion, du « savoir-faire » du délinquant plutôt que de la morale permet de tenir. Les allers-retours en prison accélèrent ce sentiment d’enfermement, ils brouillent les frontières entre le dedans et le dehors. Comment alors sortir de la seconde zone ? Alors qu’Amedy Coulibaly est terrorisé lors de ses premières détentions, il se construit au fil de ses incarcérations comme un « expert de la prison ». Cette impasse nourrit l’idée qu’il faut se forger contre la peur et dans le combat, ne pas partager ses émotions. C’est dans ce terreau que s’enracine le désir de religion, il ne tombe pas du ciel. Quand Amedy Coulibaly rencontre Djamel Beghal, celui-ci n’a, au départ, pas la figure d’un « gourou » qui l’aurait manipulé. Djamel Beghal est alors à l’isolement, seul et démuni. Au départ, c’est de la pitié que Coulibaly ressent pour lui. Il va avoir 30 ans, et depuis son quotidien construit autour de l’immédiateté et du profit, Coulibaly va être touché par cette posture de dénuement, qui va, croit-il, donner un sens à sa vie, lui permettre de se racheter.

Quel rapport les jeunes que vous avez suivis entretiennent-ils avec la figure de Coulibaly ?

Certains connaissaient intimement « Amedy », mais pas le terroriste « Abou Bassir Abdallah Al-Ifriki » comme se fait appeler Coulibaly. Ils ne peuvent pas renier l’enfance et la jeunesse qu’ils ont partagées avec lui : ce serait renier ce qu’ils ont fait eux-mêmes pour s’en sortir. Ils sont obligés de compartimenter. D’autres tiennent un discours confus sur le jihadisme, comme Marley auquel je demandais si partir en Syrie ne l’avait jamais « titillé ». Pour lui, les jihadistes sont des « oufs », « complètement inefficaces ». Marley est persuadé qu’ils partent en Syrie « tuer des juifs ». Or, dit-il : « Si tu veux tuer des juifs ou des riches, tu vas dans une banque à Paris et tu te fais sauter. » Quant à la tuerie de Coulibaly à l’Hyper Cacher : « Il est tombé fou […], il a pas pensé à faire péter une banque et à buter des riches. Un supermarché juif, ça sert à rien, et puis après, c’est nous qui payons l’addition. » Marley n’éprouve ni empathie pour les victimes ni sympathie pour les jihadistes ou terroristes. Il ne les condamne pas non plus, sauf à dire qu’ils sont de mauvais stratèges. Beaucoup de jeunes que j’ai suivis se sont accommodés de la dureté de la vie et aucun d’entre eux ne doute qu’elle est un combat, même s’ils ne savent pas bien qui est l’oppresseur et où est le champ de bataille.

Mais qu’est-ce qui fait que la plupart ne franchissent pas le cap du départ au jihad ou du terrorisme ?

Tous ces jeunes sont les produits de notre histoire collective – c’est l’un des sens du titre de mon livre : il y a bien une « loyauté radicale » à notre histoire nationale. La genèse et la construction de ces vies pleines de conflits de loyauté sont liées à notre histoire. L’extrémisme religieux arrive chez certains en bout de course. Dans la grande majorité, vers 30 ans, ils se sont extirpés de la seconde zone, grâce à une succession de petites choses : une histoire amoureuse qui permet enfin de se projeter au-delà de sa personne, l’obtention d’un travail… et bien sûr la religion.

L’islam non plus ne représente pas la même chose pour chacun d’entre eux ?

Loin de n’être qu’un facteur de violence, la religion est une ressource morale pour bien des jeunes. On parle souvent du « retour » à la religion comme d’un « retour » à la communauté. En réalité, il n’y a pas de retour vers le groupe – même s’il existe bien chez ces jeunes un fantasme d’appartenance à quelque chose qui les dépasse, à un collectif idéal. En réalité, leur approche de la religion est très singulariste – ce qui correspond bien avec la culture individualiste développée dans le « business ». On est loin du spectre communautariste. La religion est, au contraire, souvent un médium pour s’opposer aux parents, déroutés par la pratique religieuse extravertie de leurs enfants. Les fils n’ont jamais pu dire aux pères : « Vous n’êtes pas des hommes : vous vous êtes tués à la tâche pour rien. » Question de pudeur. Ils leur disent désormais : « Vous êtes de mauvais musulmans. »

Vous parlez d’un « label muslim »…

Parmi cette génération, la mise en spectacle de la conversion, de la transformation de soi est essentielle. On crie à tout le monde qu’on a changé, qu’on est meilleur que les autres. Il y a rédemption par la singularité : « Je suis meilleur car je me découvre moi-même et je le dis à tous. » Domine en France une vision anticléricale de la religion, qui serait, au même titre que les jeux vidéo, un « opium » pour le peuple. Mais il y a aussi, dans la conversion à l’islam de ces jeunes, une recherche intellectuelle et esthétique. L’expérience de la laideur est très forte au quotidien : ils ont fait du « sale », ils ont un rapport ambivalent à leur quartier dont toute la société dit qu’ils sont « laids ». Le Coran est une « réconciliation avec la beauté », comme me l’a dit l’un d’eux. La religion est aussi une réponse à un furieux désir d’intelligence. Ils ont tous beaucoup espéré dans l’école qui a souvent été une déception. Ils ressentent le besoin explosif de mettre des mots critiques sur leur existence, sur le fait que les choses ne vont pas comme elles devraient aller et qu’il existe une rationalité alternative. La religion offre un récit qui leur permet de se réapproprier le monde.

Pourquoi a-t-elle aussi donné à Coulibaly un prétexte à tuer ?

Amedy Coulibaly a mis en scène son changement radical par la conversion, sauf que dans la pratique, il n’a rien changé à sa vie en devenant terroriste. Il est resté, au contraire, dans une continuité radicale. Tout ce qu’il met en œuvre pour mener son funèbre projet terroriste vient des savoir-faire qu’il avait développés dans sa vie d’avant, dans la délinquance : le sang-froid et la dissimulation. Les jeunes coincés dans la seconde zone sont devant un dilemme : tout ce en quoi ils excellent, ce qui leur permet de faire des « coups », n’est évidemment pas valorisé socialement : ils sont passés maîtres dans les activités illicites mais ils ne peuvent s’en vanter. « L’imaginaire politique flottant » de Daech, lui, permet à certains de continuer ce qu’ils ont toujours fait, mais avec, pensent-ils, une reconnaissance, celle des martyrs. C’est le spectacle ultime.

Sonya Faure


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Que peut la sophrologie pour apaiser les relations sociales ?

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Le mot Sophrologie vient du grec : 
Sos
 signifie tranquille, serein. 
Phren
 signifie cerveau, conscience.
Logos signifie étude, science.

La Sophrologie est l’étude de pratiques permettant d’acquérir une sérénité de l’esprit.
Ces pratiques sont accessibles et bénéfiques pour tous, quel que soit l’âge, chacun dans ses besoins.

Corps, affectif et mental sont liés

Corps, systèmes nerveux, émotions, affects, organes, intellect, tendances relationnelles, représentations, imaginaires, croyances, idéologies… sont en relation. Cette imbrication peut laisser perplexe lorsque nous cherchons les causes d’un problème (qui de la poule ou de l’oeuf… ?). Elle peut également offrir des pistes pour désamorcer par exemple une idéologie violente en passant par l’acquisition d’une nouvelle conscience corporelle. Explications :

Les traumatismes et conflictualités intimes, souvent héritées de l’enfance ou de mémoires familiales non élaborées, ont des conséquences relationnelles, sociales et politiques souvent dommageables :

  • pour les personnes elles-mêmes (réactivité permanente, angoisses, paralysies, addictions, sentiment de toute puissance, fantasmes envahissant, problèmes d’apprentissages, difficultés dans la symbolisation…)
  • pour leur entourage proche (crises de nerfs, incapacité de communiquer, rejets, manipulations affectives, besoin d’avoir une emprise sur les autres…)
  • pour leur environnement professionnel et social (tensions dans les groupes et équipes, autoritarisme, relations dominant / dominé, harcèlement, persécution…)
  • pour leurs tendances idéologiques et politiques (paranoïa et recherche d’un « bon ennemi », projection de la haine sur d’autres groupes humains, fanatisme…)
  • et parfois pour des inconnus (agressions, insultes, attentats…).

Faire « un travail sur soi », en thérapie, en psychanalyse… peut résoudre certains problèmes ou du moins réduire les effets négatifs de certains traumas. Mais ce travail est souvent long, il demande un engagement et une assiduité que de nombreuses personnes ne peuvent pas ou ne veulent pas faire, par manque de moyens financiers, de temps, parce que ce n’est pas dans leur culture – ou parce qu’elles ne réalisent pas qu’elles ont un grave problème, une faille qui les abime et abime leurs relations.

Qui plus est, les plus graves traumatismes sont souvent logés dans le pré-verbal, les personnes n’ont pas conscience de ce qui les agite ni pourquoi, elles semblent parfois simplement « possédés » par une machine intérieure qui tourne en boucle, et les pousse à répéter sans arrêt les mêmes comportements et réactions. Les traumas les plus destructeurs tournent autour de l’abandon, des insécurités primaires, de l’abus et de la maltraitance (physiques et psychiques), ayant eu lieu dans les premières années de vie. Les événements sidérants qui ont été vécu seuls, dans l’humiliation, la honte ou la culpabilité, sans possibilité de les élaborer par le récit et d’être entendu dans leurs multiples conséquences, laissent également des marques profondes.

Les parents et la famille peuvent en être responsables, par leur immaturité et leurs propres comportements, mais pas toujours. D’autres personnes sont en lien avec les enfants et les jeunes, et certains événements de vie tels que la maladie, l’absence pour des raisons professionnelles ou autres, la précarité et une insécurité permanente… peuvent provoquer ces contextes traumatisants.
La manière de se construire jusqu’à l’adolescence avec ces traumas peut se cristalliser dans une structure psychique de tendance narcissique, perverse, paranoïaque ou mélancolique… qui pourra résister à tous les éclairages et remaniements proposés par des proches, des thérapeutes ou éducateurs. Parler alors ne sert à rien, malheureusement. Le noeud des problèmes reste inaccessible à la conscience de soi, au langage, à l’élaboration dans le symbolique et à la relation.

Repartir de la base : le corps, la respiration, la conscience de soi

Ce constat invite à s’occuper du pré-verbal et à « redescendre » dans les bases : le corps.
La psychanalyse et les neurosciences sont deux connaissances qui permettent de réaliser à quel point depuis notre conception, dès notre vie foetale et naissance à l’air libre, le corps enregistre nos vécus bénéfiques et maléfiques — et à quel point, à partir de ces enregistrements dans notre psychisme et notre biologie même (plasticité cérébrale, systèmes et organes), nous re-produisons, nous répétons…

L’ancrage, la détente musculaire, la respiration et la conscience corporelle sont à la base de la pratique de la sophrologie et d’un travail de résilience.

Effets sur les systèmes nerveux : rééquilibrer et détendre

Un des premiers effets de la pratique de la sophrologie concerne le système nerveux végétatif (SNV), et plus particulièrement l’équilibre entre l’orthosympathique et le parasympathique.

En générant un effet global, cette approche pluridisciplinaire développe un imaginaire de vie plus riche, améliore les compétences relationnelles et sociales, fortifie notre intuition, notre clarté d’esprit et nos capacités d’analyse clairvoyante des situations. Elle permet d’acquérir des compétences et des connaissances, de développer une confiance sereine, de (re)prendre des initiatives et de mieux répondre (et non de ré-agir) aux événements en développant notre créativité, nos dons et ressources. Elle permet de trouver de meilleurs équilibres dans les relationnels intimes et sociaux en soutenant à la fois notre processus d’individuation et nos choix de vie – et nos capacités d’empathie, de respect et de manières d’être en lien avec les autres qui soient bénéfiques à tous.

Cet état d’esprit convoque également des connaissances qui permettent de développer une sérénité, du recul, des ressources personnelles et collectives. En tant que domaine de recherche sur l’être humain de la naissance au départ, sur les relations familiales et sociales, sur ce qui nous anime et nous habite, sur nos représentations et nos croyances, sur nos difficultés, nos traumatismes et nos ressources… cette recherche sur les processus de paix se nourrit d’autres « logos » : la sociologie, l’anthropologie, les sciences politiques, l’étude des religions et des manières de croire, l’éducation, l’économie, l’histoire, les recherches médicales, les neurosciences

 


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LIENS. Le cerveau, système nerveux et plasticité cérébrale & émotionnelle & affective & mentale

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Un site très intéressant : http://lecerveau.mcgill.ca/avance.php

 


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ARTICLE. Dounia Bouzar – La déception de certains jeunes vis à vis de la mise en oeuvre des valeurs de la République

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En écoutant attentivement les explications de certains jeunes (ayant grandi en France) sur les raisons de leur engagement dans l’État Islamique, l’oreille attentive perçoit le désir de justice, de fraternité, d’égalité… comme levier dans les promesses d’un ailleurs meilleur. Comme si, justement, les valeurs de la République faisaient tellement référence, qu’ils désiraient en accélérer un « accomplissement idéal » et idéalisé.
Cette observation est à la fois tragique et prometteuse, car c’est bien en améliorant la mise en oeuvre concrète, la pratique au quotidien de ces valeurs d’égalité, d’équité et de justice, et en incluant les jeunes dans notre capacité à améliorer notre « faire société » que nous pourrions avancer ensemble.

Un article de Dounia Bouzar résume bien cette observation. Vous en trouverez ci-dessous une synthèse, l’article complet sur le site de Solidarité Laïque


« Que nous disent les motifs d’engagement des jeunes de Daesh sur notre société ? »

« Quel est le profil des jeunes qui rejoignent Daesh, tous nés et socialisés à l’école de la République démocratique et laïque ? (…) On pourrait penser qu’il s’agit d’une frange de la population en difficulté d’intégration qui a voulu rejoindre ce groupe terroriste parce qu’elle rejetait nos valeurs… Pourtant (…) on s’aperçoit que la propagande de Daesh touche aussi des jeunes qui ont cru en la devise de la République.  Pour les attirer (…) les recruteurs ne parlent pas de leur projet d’extermination externe et de purification interne mais construisent une propagande mensongère qui met en scène un monde d’égalité et de fraternité parfaites… » 

Alors que le discours d’Al Qaïda s’appuyait sur la présentation d’un projet théologique, celui de Daesh et de ce que l’on pourrait nommer « le djihadisme contemporain » s’appuie sur les ressorts intimes des jeunes. Des communicants adaptent les arguments aux différents pays en étudiant les dysfonctionnements politiques de ces derniers : qu’est-ce que les politiques ont promis à la jeunesse chinoise, belge, tunisienne, française, et qu’ils n’ont pas tenu ? Puis on assiste à une individualisation de l’embrigadement : les recruteurs français cherchent la vulnérabilité (psychologique et/ou sociale) de leur interlocuteur pour le persuader que seule son adhésion à l’idéologie « djihadiste » pourra constituer « la bonne réponse », en lui permettant à la fois de se régénérer et de régénérer le monde. (…)

« Un discours fait autorité quand il « fait sens ». (…) Au-delà de la justification idéologique qu’il permet, l’islam se présente dans la bouche des recruteurs aussi et surtout comme un récit qui permet non seulement de donner un sens à sa vie mais aussi de vivre en groupe. 

Deux traits sont récurrents :

  • La recherche d’un groupe de pairs
    (…) Tous ont été happés par la perspective de trouver un groupe de substitution, une sorte de cocon au sein duquel ils allaient être compris, aimés, protégés… (…) Daesh promet aux jeunes l’égalité et la fraternité, tout en ajoutant que seule la loi divine peut combattre l’arbitraire et la corruption humaine. (…) Qu’avons-nous loupé en termes de solidarité et de fraternité ? Les travailleurs sociaux n’ont-ils pas trop investi l’écoute individuelle et délaissé les socialisations de groupe ? L’éducation nationale n’a-t-elle pas trop insisté sur le mérite personnel plutôt que sur la richesse de la réciprocité dans un travail d’équipe ? Notre société manque-t-elle de fraternité et de solidarité ? (…) Les principes de la République ne s’incarnent-ils pas suffisamment ? Le sentiment d’exclusion, de stigmatisation ou de discrimination ne va-t-il pas de pair avec une déception qui explique la recherche d’un espace plus accueillant, plus protecteur, qui se veut aussi plus solidaire par la perspective d’une communauté soudée autour de valeurs fortes, fussent-elles basées sur le rejet de ce qui n’est pas soi ? (…) Peut-on oser supposer que cette génération avait surinvesti la République et ses valeurs, avant de se réfugier dans l’utopie d’une loi divine ?
  • La deuxième caractéristique des djihadistes français concerne leur besoin d’être utiles.
    Passer de Zéro à Héros, comme le proposent les recruteurs qui leur font miroiter un monde où la nourriture et le chauffage, les soins et l’éducation seront gratuits. (…) Les adolescents engagés dans ce groupe terroriste ont cru (…) qu’ils allaient aider quelqu’un : un proche qui risquerait d’aller en enfer du fait de son incroyance, le peuple gazé par Bachar Al Assad sans que personne ne bouge, son enfant handicapé qui ne sera pas rejeté là-bas car c’est une créature d’Allah, l’ensemble des musulmans persécutés depuis la nuit des temps, mais aussi le monde entier, perverti par l’utilisation des lois humaines… (…) 

Daesh (…) se sert des mécaniques existantes dans les rituels initiatiques en faisant croire à ses recrues qu’elles vont se libérer des basses contingences de la vie ici-bas et acquérir le contrôle total de leurs vies en traversant la frontière. Les adolescents ont besoin de passer par une épreuve qui leur permettre de se dépasser, de manière à se sentir utiles et nécessaires aux autres. C’est la fonction du rite initiatique des sociétés traditionnelles : l’enfant dépasse les limites de sa propre famille pour prendre sa place dans le monde. Il s’inscrit dans la chaîne humaine.

C’est une contre-initiation que Daesh propose :  le jeune se retrouve coupé de tout ce qui faisait de lui un humain, sa famille, ses sentiments, son corps, sa liberté de pensée. Il est sous l’emprise d’un groupe terroriste et totalitaire qui pense à sa place. A la fin du processus, le groupe ne fait pas que penser à sa place, il existe à sa place. L’individu doit se sacrifier pour lui parce que la cause a envahi l’ensemble de son psychisme. En adhérant à l’utopie d’un monde meilleur régi par la loi divine, il s’est en fait inscrit dans la chaîne de la mort. »


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SCHÉMA. Radicalisations ? Approche transversale d’un millefeuille de causes et conséquences.

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Cette synthèse est le fruit d’une réflexion partagée entre personnes travaillant dans le champ du soin, de l’anthropologie et de la sociologie, de l’histoire, du social, de l’éducation… sur le terrain et dans le recherche.
Ce schéma synthétise les différentes approches nécessaires à la compréhension des causes qui se croisent et permet de penser des ateliers, formations, dialogues, échanges, actions…

La formation « Penser, ressentir et agir face aux radicalisations » , conçue par Sandrine Delrieu, Florence Lardillon et Clotilde O’Deyé est menée dans cet état d’esprit transversal. Suivant les contextes et les besoins, l’âge, les questionnements ou les métiers des stagiaires, nous développons telle ou telle facette, tout en ayant la globalité en tête.

 


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